PAROLES
Son éloquence, les battements de ses lèvres, les arrondis de sa
bouche, les mimiques cadençant ses phrases, toute sa façon de s'extérioriser
m’excitait furieusement. Dés qu’une parole glissait d’entre
ses lèvres, je me retenais de lui sauter dessus, d’ensevelir son
visage sous les baisers et d’enfoncer ma langue dans cet orifice magique
pour boire ses mots au plus prés de la source.
J’en étais possédé.
On ne devrait jamais épouser ses fantasmes. Mis au quotidien, ils meurent
et il ne reste rien.
En douze ans de vie commune, je fus laminé par le rouleau à parole
qu’était
ma femme. Je ne me rappelle pas d’un silence de plus d’une minute
avec elle.
Même au bord du profond endormissement concluant la journée, sa
voix remplissait l’espace de la chambre et le rendait si solide que je
glissai dans le sommeil comme au cœur d’un ciment liquide, avec une
douloureuse sensation d’étouffement.
Hier matin, nous revenions des courses hebdomadaires de chez Carrefour.
Je conduisais sous une averse etreignante de mots, quand elle a déclaré :« Hum, C’est bizarre, je crois bien que j’ai
un bouton sur la langue. »
Elle a rabattu le pare soleil pour regarder dans le miroir. Elle étirait
son muscle charnu dans tous les sens pour essayer d’apercevoir le responsable
de la gêne. Son appendice buccal était déployé au
plus haut degrés de l’invraisemblance quand j’ai écrasé la
pédale de frein pour éviter le chat noir qui traversait.
Si la ceinture de sécurité l’a empêchée de se
fracasser le crâne contre le pare-brise, elle a quand même fermé la
bouche et serré les
dents avant de rentrer la langue. Elle hurlait de douleur, éructant des
jets de sang dans l’habitacle.
J’ai tout de suite repéré la bouchée de chair coincée
dans la grille d’aération
du tableau de bord. « Ne t’inquiète pas ma chérie,
je t’emmène aux urgences, tout va s’arranger, on y sera dans
dix minutes ! » J’ai mis le chauffage à fond et j’ai
roulé aussi vite que possible un samedi en ville.
Devant les urgences, j’ai laissé le moteur allumé, je l’ai
aidée à descendre et il m’a fallu cinq bonnes minutes pour
trouver un interne qui puisse
examiner la cavité bouillonnante de ma femme.
« Vous avez la langue ? » m’a-t-il demandé, après
avoir nettoyé et exploré le trou sanglant. « On doit pouvoir
la recoudre si l’on ne tarde
pas. ». Il a prisun bocal et nous nous sommes pressés vers la voiture.
Le moteur tournait
encore, le chauffage aussi, et le morceau d’organe était déjà presque
sec.
« On ne peut rien faire avec ça », a-t-il tranché en
saisissant le bout de viande avec une pince en plastique : « elle est cuite ».
C’est vraiment pas de chance. La vie est démoniaque.
Elle qui aime tant le verbe.
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