BAISER
Mon premier baiser me fut offert par une fille que je ne connaissais
pas, à
l’occasion d’un jeu improvisé, une après-midi
d’été pluvieuse. Le garage de la maison d’été d’une
copine servait d’abri à l’ennui
du monde adulte.
J’avais quinze ans, elle en avait seize.
Nous n’avions ni elle ni moi envie de l’autre, mais nous
restions les derniers non-inscrits au concours du baiser le plus
long.
Tout le monde au départ… C’est parti pour la « first» grande
expérience bucco juvénile !
«
Hey Jude » des Beatles, un slow rétro des années
soixante-dix posait l’ambiance. Plus de sept minutes de sirop
sonore, sucré et collant.
Nouvelle et étrange découverte de sa langue caressant
la mienne.
Elle l’avait râpeuse, mais vive et curieuse*. Sa bouche était
chaude, presque brûlante avec un arrière-goût de
menthe. Les filles sont sucrées.
Cette sensation d’effervescence du sang qu’un jeu de
langues arrive
à
faire naître est mortelle. Une extase de chez « m & m’s ».
Le bas du visage luisant de salive, des étincelles biochimiques
parcouraient mon corps à la recherche d’une sortie vers
l’entrejambe.
Mes mains s’enhardissaient, les bouts de mes doigts cherchaient à lire
les derniers secrets de ses vêtements d’été. « Hey
Jude » n’était plus qu’un bruit de fond.
Aucun sentiment de longueur, une communication intemporelle, un flottement
de particules.
Les yeux fermés, afin de permettre aux autres sens d’augmenter
la perception du plaisir, l’envie d’étreintes plus
poussées naissait et s’installait avec la montée
du désir malgré la crainte de l’inconnu.
À
un millionième de millionième de millimètre du
non-retour, la musique s’est arrêtée. La sécheresse
des applaudissements s’est frayé un passage dans la brume
enchantée de nos cerveaux avec autant de tact que la sonnerie
du réveil les matins de contrôle de Maths. J’ai
ouvert les yeux pour voir les autres en cercle autour de nous.
Nous sommes sortis ensemble quelques jours, un peu par obligation,
mais sans aller plus loin. La fièvre était tombée
et nous n’avons jamais rattrapé la fureur exaltée
du premier baiser.
*Ce ne sera que quelques expériences estivales plus tard, que
je comprendrai que les langues ont bien des consistances et des caractères
variés.
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