TÊTE
A TÊTE
Ce matin je me suis éveillée sereine, visualisant mon
futur proche aussi clairement qu’à travers un compte-fils.
Immaculée comme « Blanche Neige », je me suis baladée
dans Paris, au fil de mon humeur pétillante, communiant avec
ces instants sublimes qu’un soleil matinal allume à chaque
coin de vie.
En fin d’après-midi, j’achetais, rue Moufetard,
de quoi préparer un dîner pour deux, des bougies de fête
et un flacon d’élixir de vie : une bouteille de « Veuve
Cliquot », c’est mon préféré.
Mille quatre-vingt-quatorze jours sans savourer un de ces dîners
enchanteurs où les silences parlent d’avenir azur, de
paix bucolique, de plage ardente et sauvage. Pour la première
fois depuis notre rencontre, il fermait sa grande gueule de macho.
J’ai aimé outrageusement la bête de performances
qui enfiévrait mes nuits. Insatiable, il se nourrissait de ma
sève. J’étais son jardin des délices, désirée
par ses yeux bleu acier, charriée par ces ardeurs de fleuve
en crue.
Mais ce qui était hier sa qualité devint avec le temps
une monstrueuse anomalie. Je n’arrivais plus à suivre,
cela me débordait.
Mille Quatre-Vingt-Quatorze soirées consécutives, avec
parfois deux représentations et pas un jour de relâche.
Il m’a fallu trois ans pour comprendre qu’il ne pensait
qu’avec la rapacité de sa queue. La déesse n’était
plus qu’un déversoir à sperme pour déséquilibré sexuel.
J’ai pris du film alimentaire pour emballer son pénis
et ses testicules et j’ai placé son orgueil dans un mignon
petit sac en papier recyclé de couleur chair. Le souvenir de
sa voix et de ses bruits de plaisir tissaient un fond musical dans
ma tête,
pendant que je découpais le reste du corps.
Tout est emballé. Une quinzaine de petits sacs-poubelles noirs
occupent l’espace sous la table de la cuisine.
Sur ma nappe marocaine brodée d’or, la table est dressée.
Sa céleste tête de play-boy trône, sur un lit de
glace, dans mon plat en argent. De part et d’autre, les flammes
des chandelles ravivent l’éclat de ces yeux.
Un parfum de roses rouges perce subtilement l’air du salon. Une
flûte de champagne à la main, un toast
aux œufs de saumon dans l’autre, le sentiment d’avoir
fait le bon choix ravit mon anatomie en une lente coulée douce
et chaude d’allégresse.
Une sublime soirée de réveillon. À minuit, j’ai
débarrassé la table et clos le dernier sac-poubelle.
Sa voix n’est plus qu’une douteuse souvenance.
Cette cérémonie m’a rendu l’appétit.
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