ABAT
JOIE
C’est son odeur qui m’avait trouvé avant de
la voir.
Il y avait certainement plus de trois cents spécimens de nuit
dans la salle envahie par les exhalaisons de tabac chaud et froid,
de beu, de shit, les relents de parfums mixés aux émanations
dites intimes, les effluences de bière et d’alcools
forts.
Pourtant C’est sa fragrance au sein du mélange qui me
guida.
Une odeur douce et puissante, un mariage de transpiration et d’épices,
un panachage de vent et de terre, d’iode et de foin coupé.
Un truc indéfinissable prenant à la gorge. Pas pour te
repousser mais pour t’entraîner dans les méandres
de ses effluves charnels. J’ai même
pensé en rigolant à un milk-shake à l’huître.
Cela paraît dégueulasse, mais c’était tout
l’inverse, j’en aurais bu des litres. Je voulais mettre,
mon nez dedans.
Une odeur vraie. Des centaines d’odeurs vraies, des milliers
de voyages des sens, des millions d’images prenaient corps à la
vitesse lumière.
Pour notre temps où la culture occidentale s’attache en
permanence à gommer
la moindre émanation corporelle, les senteurs de cette femme-parfum
l’élevaient au rang de déesse, perdue dans un
monde fade et sans saveur.
Je l’ai idolâtrée.
C’était notre première rencontre.
En trois ans, elle m’en a fait voir de toutes les couleurs
et humer de tous les vents.
D’amant d’un soir, je suis devenu son esclave d’intérieur,
homme à tout faire, domestique lors des fêtes, chauffeur
porteur pour le shopping. J’assistais à toutes ses conquêtes
et je me félicitais de la place privilégiée qui était
la mienne.
Je l’aimais pour elle, pour sa vie, pour ce bouquet changeant
et permanent qui affolait mes sens.
Il y a quelques jours son odeur se modifia légèrement,
je l’ai perçu dès le début. Comme si certaines
molécules de la composition
magique s’éventaient.
Ce matin, c’était pire que tout, elle flairait le poulet
de supermarché, la puanteur qui vient des abats deux jours après
l’expiration
du délai de consommation.
Je l’ai désertée, elle n’a pas compris.
Mais pour rien au monde je ne veux orchestrer la mort de mes sentiments
ou leurs mutations.
Demeurons sur un bon souvenir.
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